xxxxxxxxxxxxxxxxxx Les couloirs du lycée sont bondés. Fourmi parmi les fourmis je navigue dans le sens contraire des flots d'élèves qui se précipitent vers leurs salles de cours. C'est ici que tout a commencé. C'est ici que ma chute commence. J'ai croisé son regard, cela a suffit. Je ne l'avais jamais vraiment vu avant, âme insignifiante parmi les autres élèves de ma classe. Comme partout, je restais en retrait, perdue dans des pensées plus ou moins joyeuses, qui m'égaraient dans des labyrinthes d'où je ne ressortait que plus tourmentée. J'ai entendue un rire, un rire qui m'a fait tourné la tête. Il se tenait là, être lumineux parmi les ombres, ange tombé du ciel. Dans mon souvenir, il me sourit. Je pense, à présent, que ce n'était qu'une illusion de mon esprit, qui, déjà, était embrumé par un amour naissant qui n'allait que s'intensifier en passion. Pendant le cours, j'écoutai le timbre de sa voix. Il devenait une douce symphonie dont l'étude des tons, des modulations, était un bonheur sans fin, une ressource inépuisable de plaisir. Chacun de ses gestes, chacun de ses sourires, chacun de ses regards enchantaient mes sens. Un jour, au cours d'une bousculade, je frôlai sa peau. Des frissons délicieusement insupportables parcoururent mes nerfs. Une bouffée chaude de désir m'étouffa. Cela ne dura qu'un bref instant, mais un instant chargé d'une émotion si intense, qu'aujourd'hui encore, le souvenir en est vif dans ma mémoire. Cette situation dura quelques semaines. Je guettai ses pas dans les couloirs, observai les traits de son visage, m'en imprégnai, en retraçai les courbes délicates dans mon esprit enflammé. Je ne sais si, sans ce qui passa ensuite, il m'aurait jamais remarqué. J'aurais sûrement continué à le désirer en silence, de loin, me noyant dans la masse anonyme des élèves. Mais qu'importe, puisque le rouages du destin s'étaient déjà enclenchés. Qu'importe, puisqu'il devrait être mon dernier amour.
xxxxxxxxxxxxx C'était une matinée froide de février. Une de ces matinées sans couleurs, où le ciel froid semble mort, comme un calme avant la tempête. Les rues semblaient vides, peuplées d'ombres mourantes. Il y avait du verglas, et je suis tombée. Alors que je tentais de me relever, une main salvatrice me fut tendue. Elle apartenait à une jeune fille souriante, aux longs cheveux noirs. Elle m'aida à me relever. Sa bouche était comme un bouton de rose dans la blancheur de son visage. J'avais l'impression de l'avoir toujours connue. Lorsqu'elle me donna son nom, ce fut comme une réminiscence dans ma mémoire. Je me suis souvent demandé par la suite si nous n'avions pas partager, dans une vie antérieure, une espèce d'amitié si profonde, si sincère, que - qui sait ? - des années, des siècles, des millénaires plus tard, nos âmes en portaient encore les stigmates. Notre rencontre fut la dernière étape qui me conduisit à ce que je suis devenue.
xxxxxxxxxxxxxxx Comme j'en avais pris l'habitude depuis deux semaines, je mangeais avec Elle ; pour la première fois de ma vie j'expérimentais l'amitié. Nous étions en parfaite osmose, et si nous oubliions notre totale opposition sur un plan physique, nous passions pour des soeurs jumelles. Est-ce l'intensité de notre relation qui se retourna plus tard sur moi, sur nous ? Je ne connais toujours pas la réponse. Je lui avais confié toutes mes pensées les plus sombres, et les plus secrètes. Toutes mes pensées. Sauf une : Lui. C'est à cet instant que je conçu ma première pensée meurtrière : à l'instant où leurs regards se croisèrent. Je suis la seule à l'avoir jamais compris, même si au début, je ne voulais pas écouter cette petite voix dans ma tête. Même Eux, ils ne l'ont jamais su. Mais maintenant, j'en ai la certitude. ILS ETAIENT NES POUR S'AIMER, ET MOI...
Non. Pas maintenant, pas comme ça. Il est encore trop tôt pour vous révéler toute l'horreur de la vérité. Vous comprendez bien assez tôt la signification des larmes de sang. Il est de toutes façons déjà trop tard.
xxxxxxxxxxxx Il rejoignit notre groupe. Le bonheur fut ma première réaction. Pouvoir me rapprocher de celui pour qui mon coeur s'était éveiller à la vie, pour qui une flamme ardente de passion brûlait dans mon corps, que pouvais-je désirer de plus ? Mais il n'est pas dans la nature des hommes de se contenter de ce dont le ciel lui fait cadeau. Bientôt, la jalousie distilla son poison dans mes veines. Au début, ce n'était qu'un léger irritement en les entendant se chuchoter des secrets, puis cet irritement devint agacement, colère, et enfin, haine. La haine. De la haine pour Elle, elle qui osait me prendre, sous mes yeux, mon bien le plus précieux, ainsi que mon bonheur. Lui, je lui pardonnai tout : cet ange ne pouvait être la cause d'une telle douleur. Alors, je retournai toute cette haine contre Elle. Cela commença par des sarcasmes, de petites piques lancées contre son égo. Mais son innocence, sa pureté, sa confiance en moi l'aveuglait. Elle accusait la période des examens, qui exaltait notre défiance et notre instinct de compétition. Puis, mes actes devinrent de plus en plus mesquins, de plus en plus gratuits. Je déployai milles et unes astuces, pièges, supercheries pour lui rendre la vie insupportable. L'étendue de ma fureur m'effrayai moi-même. Elle me rendait si habile, que jamais Elle ne se douta que j'étais l'instigatrice de ses malheurs. Elle en venait même à se réfugier dans mes bras pour trouver du réconfort ! Ô, le plaisir cruel de l'impunité ! Il attisait encore mon ardeur, me rendant encore plus machiavélique. Je redoublai de malice, conçevant des pièges complexes que je ne me serais jamais cru capable de créer.
xxxxxxxxxxxx Cette situation aurait pu durer des mois, si je n'avais pas surpris, un jour, l'un de leur conciliabule. Leurs yeux, passionés, me brûlaient de l'intérieur. Ce feu d'amour qui les animaient effaçait, à leurs yeux, toute présence étrangère à leur passion. Chacun de leurs mots, de leurs gestes me consumait dans un brasier infernal. je ne pouvais supporter cette scène d'amour partagé qui se déroulait sous mes yeux. Pourtant, prise d'une folie perverse teintée de voyeurisme, je ne pouvai pas me détacher de ce spectacle, à mes yeux, immonde. Lorsque, enfin, je repris quelque peu le contrôle de moi-même, je courus, vite, vite, sans voir les gens, les murs, les portes, les rues que je traversais, frôlais. Je m'arrêtai, essouflée, dans une petite rue déserte. Je levai la tête et aperçu indiquant le nom de la rue : "Rue des anges". Je me mis à rire, non pas de ce rire qui soulage l'âme et est un signe de bonheur, mais d'un rire nerveux et hystérique de celui qui ne veut pas, qui ne PEUT PAS admettre la vérité. Mon hystérie grandissante me faisait trembler, baigayer, pleureur, rire, sourire, grimacer. Je fini par tomber au sol dans un ultime spasme, épuisée, vidée. Mon univers, mon monde de cristal s'écroula en silence dans ma tête, irréparable.